Théorie
Le Lion péroniste — Milei, le langage politique et la fausse issue libérale du péronisme
Le problème n’est pas seulement ce que le mileïsme dit, mais ce qu’il fait des mots qu’il utilise. Son vocabulaire libéral légitime un programme économique, mais sa pratique discursive classe les adversaires, administre les appartenances et redéfinit les limites institutionnelles comme des obstacles. Cette note analyse l’écart entre la sémantique libérale et la forme péroniste du pouvoir.
https://conciencia-democratica.vercel.app/articulos/el-leon-peronista?lang=frPar Agustín Cosso28 mai 202617 min de lecture
Lecture en profondeur
« Il existe un monde réel indépendant du langage et de nos croyances, mais une grande partie de ce monde —le monde social— est créé par nous pour nos fins. »
John R. Searle, The Construction of Social Reality, Free Press, 1995.
Searle permet de commencer par une distinction élémentaire mais décisive : tout usage du langage ne se limite pas à décrire un état de choses. Certains énoncés, sous des conditions institutionnelles appropriées, modifient le statut de ce qu’ils nomment. Une signature peut valoir comme obligation ; une investiture, comme autorité ; une déclaration, comme acte juridique ; une accusation, comme imputation publique. Dans ces cas, le langage ne fonctionne pas simplement comme représentation. Il fonctionne comme acte. Il ne se contente pas d’informer que quelque chose est d’une certaine manière ; il contribue à faire en sorte que cette chose compte socialement d’une certaine manière.
La politique vit dans cette zone où ses mots ne sont pas de simples étiquettes ajoutées à une réalité déjà entièrement individuée. Ils interviennent dans l’individuation même de l’objet politique et déterminent si une retenue fiscale sera comprise comme discipline budgétaire ou agression fédérale ; si une enquête journalistique sera traitée comme contrôle public ou opération politique ; si une négociation avec des dirigeants traditionnels sera considérée comme pragmatisme institutionnel ou incorporation de ce que l’on prétendait combattre ; si une protestation sera lue comme une revendication légitime ou comme la défense de privilèges. En termes russelliens, ce ne sont pas nécessairement les faits atomiques qui changent — à savoir qui a parlé, ce qu’il a dit, quel acte institutionnel a eu lieu, quelle ressource a été retenue, quel vote a été émis. Ce qui change, c’est la description sous laquelle ces faits entrent dans l’espace public. Et modifier la description équivaut à modifier l’espace inférentiel : ce qui en découle, quelles responsabilités elle active, quelles réponses elle autorise et quel type de sujet elle constitue.
Le langage mileïste doit s’analyser à ce niveau. Ce n’est pas seulement un véhicule expressif d’un programme économique, car c’est un mécanisme d’assignation de statut. Ses termes principaux ne se limitent pas à décrire des acteurs ; ils fixent des positions. « Caste », « opérateur », « fief », « dégénéré fiscal », « gens de bien », « mandat populaire » et « liberté » ne fonctionnent pas comme des termes neutres : une fois qu’un acteur est classé par leur biais, son intervention publique se trouve située dans un champ inférentiel déjà ordonné. Si quelqu’un compte comme opérateur, sa question cesse d’être d’abord une question. Si quelqu’un compte comme féodal, sa revendication cesse d’être d’abord une revendication fédérale. Si quelqu’un compte comme caste, son objection cesse d’être d’abord une objection. Dans tous ces cas, le statut du locuteur filtre le contenu de ce qui est dit.
Le mouvement peut s’exprimer par une formule simple. Dans une pratique délibérative, si un agent xxx affirme une proposition ppp, l’évaluation porte, en principe, sur ppp (sa vérité, sa cohérence, sa raisonnabilité, sa justice, son adéquation institutionnelle). En revanche, dans une pratique classificatoire, l’affirmation de ppp sert à classer xxx, et cette classification conditionne la réception de ppp. On ne passe pas de xxx et ppp à l’évaluation de ppp, mais de xxx et ppp au classement de xxx, puis à une évaluation déjà dégradée de ppp.
Modèle délibératif : (x,p) → Éval(p)
Modèle classificatoire : (x,p) → Class(x) → Éval(p│Class(x))
La différence est structurelle. Dans le premier modèle, le désaccord conserve une forme rationnelle : une proposition est formulée et reste disponible pour être évaluée au moyen de raisons. Dans le second, le désaccord prend une forme diagnostique, car la proposition fonctionne comme indice de la position attribuée au locuteur. La critique cesse d’apparaître d’abord comme une prétention à la validité pour être traitée comme une preuve d’appartenance. La question se déplace de « Quelles raisons justifient (p) ? » à « Quel type de sujet est révélé par l’affirmation de (p) ? ». Rawls permet de formuler la pertinence politique de cette différence. Le libéralisme politique ne consiste pas simplement à préférer les marchés concurrentiels, la propriété privée ou la réduction des dépenses publiques. Ces thèses peuvent appartenir à une doctrine économique libérale, mais elles ne suffisent pas à une conception libérale du pouvoir. Pour Rawls, l’exercice de l’autorité dans une société constitutionnelle doit pouvoir se justifier devant des citoyens conçus comme libres et égaux, et cette exigence suppose que le désaccord ne soit pas traité d’emblée comme une pathologie morale du locuteur. Elle requiert des règles impersonnelles, des limites à l’exécutif, la légitimité de l’opposition, la stabilité institutionnelle et une séparation minimale entre gouvernement, faction et peuple.
À l’aune de ce critère, le mileïsme n’est libéral que dans le registre économique. Son ontologie économique présuppose des individus : unités de choix, de calcul, de risque et de responsabilité. Son ontologie politique, en revanche, présuppose des positions d’appartenance au sens d’allié, de converti, d’obstructeur, de traître, d’ennemi. Dans le premier cas, l’agent se définit par sa capacité de choix ; dans le second, par sa relation à la conduite. L’incompatibilité n’est pas rhétorique, mais structurelle, car le marché exige des individus, tandis que le pouvoir mileïste exige un « peuple sien ». Habermas permet de formuler le problème comme une transformation du régime de validité.
Dans une sphère publique démocratique, un énoncé (p) doit pouvoir se présenter comme une prétention à la validité, c’est-à-dire comme quelque chose de susceptible d’être accepté, rejeté ou révisé pour des raisons. En revanche, dans la sémantique mileïste, l’évaluation de (p) est médiatisée par le classement préalable du locuteur. La conséquence en est une perte d’autonomie propositionnelle. L’énoncé n’est pas éliminé, mais il cesse d’être l’objet premier de l’évaluation et fonctionne comme une preuve de la classe politique attribuée au locuteur. Ainsi, la critique n’apparaît plus d’abord comme raison publique, mais comme symptôme d’appartenance. La procédure réduit le coût de la réponse, car dégrader (x) permet d’éviter une réfutation complète de (p).
Cette structure n’est pas accidentelle. Le mileïsme opère une réduction du statut délibératif de ses contreparties institutionnelles. Des acteurs qui, dans une grammaire constitutionnelle, devraient compter comme interlocuteurs dotés de compétences propres (opposition, Congrès, provinces, presse, universités) sont redescriptibles dans une grammaire d’obstacle. L’opposition passe d’adversaire légitime à résidu moral ; le Congrès, de pouvoir autonome à friction contre le mandat ; les provinces, d’unités fédérales à objets de discipline fiscale ; la critique, de contrôle public à interférence. L’effet commun est le même : les acteurs appelés à limiter, contrôler ou contester l’exécutif sont redescriptibles de telle sorte que leur fonction institutionnelle est dégradée avant même l’affrontement politique. Cette opération permet de distinguer deux sens du libéralisme. Le libéralisme économique est compatible avec un exécutif décisionniste : il peut défendre le marché, la propriété, la dérégulation et la discipline fiscale sans s’engager nécessairement dans une théorie restrictive du pouvoir. Le libéralisme politique, en revanche, exige que les conditions de légitimité ne dépendent pas de la relation contingente entre les acteurs et le gouvernement. Cela implique au moins quatre restrictions : que les institutions conservent leur autorité même lorsqu’elles limitent l’officialité ; que l’adversaire conserve son statut d’interlocuteur même lorsqu’il est politiquement indésirable ; que le fédéralisme fonctionne comme règle et non comme récompense ; et que des termes comme « liberté », « république » ou « mandat » ne soient pas administrés sémantiquement par l’exécutif. Sous ces conditions, le mileïsme présente une asymétrie conceptuelle et dispose d’un vocabulaire libéral pour justifier son programme économique, mais non d’une grammaire libérale pour organiser le pouvoir.
La conséquence en est une dissociation entre sémantique justificatrice et pratique institutionnelle. Au niveau sémantique, le mileïsme invoque la liberté, le marché, la propriété et l’individu. Au niveau pragmatique-institutionnel, il classe les acteurs selon leur alignement, redescrit les contrôles comme des obstructions et transforme certains désaccords en symptômes d’appartenance. Cette dissociation permet de formuler la thèse centrale. Milei est menemiste dans le contenu économique, kirchneriste dans la praxis discursive et péroniste dans la forme politique. Il ne s’agit pas d’une identité doctrinale, mais d’une différenciation fonctionnelle entre niveaux. Le composant menemiste se situe dans le contenu économique. Le programme mileïste appartient à la famille des réformes de marché des années 1990, définie par la privatisation, l’ouverture, la dérégulation, la discipline fiscale, la modernisation par choc et la conception de l’État comme source de distorsion. Mais le menemisme n’a pas été un libéralisme extérieur au péronisme. Il a été une réalisation péroniste d’un programme de marché. Son importance historique réside dans le fait d’avoir montré que la forme péroniste du pouvoir pouvait accueillir privatisations, ouverture et dérégulation sans renoncer au leadership personnel, au verticalisme, au pragmatisme doctrinal, à la négociation territoriale et à la légitimité plébiscitaire. En conséquence, le composant menemiste du mileïsme ne le situe pas en dehors du péronisme. Il le relie à l’une de ses variantes internes.
Le point a une forme logique précise. Si le kirchnerisme est une sous-classe historique du péronisme, la non-appartenance au kirchnerisme n’implique pas la non-appartenance au péronisme. L’inférence « anti-kirchnerisme, donc anti-péronisme » est invalide. Elle ne serait valide que si kirchnerisme et péronisme étaient coextensifs. Or, ce n’est pas le cas. Le péronisme admet des variantes non-kirchneristes, parmi lesquelles le menemisme. C’est pourquoi un programme économique de matrice menemiste ne prouve pas une extériorité par rapport au péronisme ; il prouve plutôt une inscription dans l’une de ses variantes internes. L’autodescription mileïste exploite cette ambiguïté. Elle présente son opposition au kirchnerisme comme si elle était une rupture avec le péronisme en tant que tel, mais la négation d’une modalité n’équivaut pas à la négation du genre. Milei peut ne pas être kirchneriste et, en même temps, réactiver une forme péroniste d’économie de marché, de gouvernabilité et de conduite.
Kirchnerisme ⊂ Péronisme
Milei ∉ Kirchnerisme ⇏ Milei ∉ Péronisme
L’autodescription mileïste repose sur une ambiguïté entre anti-kirchnerisme et anti-péronisme. Elle présente la négation du kirchnerisme comme négation du péronisme, bien que cette inférence ne tienne pas. L’économie du mileïsme renvoie au péronisme menemiste ; sa gouvernabilité intègre des cadres et des noms issus du péronisme ; sa structure d’autorité conserve des traits formels de la tradition péroniste. La présence de Martín Menem à la présidence de la Chambre des députés et de Daniel Scioli dans l’exécutif n’est pas un détail accessoire, car elle fonctionne comme une preuve institutionnelle contre l’hypothèse d’une extériorité anti-péroniste forte.
Le composant kirchneriste du mileïsme n’appartient pas au plan doctrinal, mais au plan pragmatique. Il n’y a pas identité de fins, mais identité partielle d’opération. Dans les deux cas, le désaccord est traité au moyen d’une fonction de redescription : une intervention (p), formulée par un agent (x), n’est pas évaluée d’abord par son contenu propositionnel, mais par la classe politique attribuée à (x). L’énoncé fonctionne comme indice d’appartenance. La différence entre kirchnerisme et mileïsme est, à ce stade, sémantique, car la continuité est pragmatique. Le kirchnerisme pouvait redescrire certaines critiques comme l’expression de corporations, de pouvoirs concentrés, de médias destituants ou de positions antipopulaires. Le mileïsme peut redescrire des critiques analogues comme la défense de la caste, l’opération médiatique, le féodalisme provincial, le privilège sectoriel ou le sabotage du mandat populaire. Les termes changent. La règle de traitement se conserve.
La structure peut se formuler de manière générale. Dans un modèle délibératif, (x) affirme (p), et (p) reste disponible pour une évaluation publique. Dans un modèle classificatoire, (x) affirme (p), (x) est subsumé sous une classe (K), et l’évaluation de (p) est conditionnée par (K). La critique cesse de fonctionner d’abord comme prétention à la validité pour fonctionner comme preuve d’appartenance. Le désaccord se déplace de l’espace des raisons à l’espace des identités. Sur le plan formel, le mileïsme reproduit une structure péroniste de pouvoir. Cela n’implique pas une continuité doctrinale avec le justicialisme ni une adhésion à une politique redistributive. Il s’agit d’une forme d’individuation politique. L’unité pertinente n’est pas le citoyen pris sous des règles impersonnelles, mais le sujet défini par sa relation à la conduite. La structure minimale est triadique : leadership, « peuple sien » et ennemi interne.
Le péronisme, en ce sens formel, n’est pas défini par une économie déterminée. Il peut accueillir des programmes étatistes, privatisateurs, distributifs, ajusteurs, national-populaires ou pro-marché. Ce qui persiste, c’est une logique d’identification où le leader se présente comme l’interprète privilégié d’une volonté populaire ; les siens apparaissent comme le « peuple authentique » ; les adversaires sont redescriptibles comme obstacles à la réalisation de cette volonté. Le mileïsme conserve cette forme sous une sémantique libertarienne. L’incompatibilité avec le libéralisme politique apparaît à ce point. Un libéralisme institutionnel ne nie pas l’existence de majorités, de leaderships ni de conflits. Il nie qu’une majorité puisse s’approprier la totalité morale du peuple, que le leader puisse monopoliser l’interprétation de la légitimité publique et que l’opposition puisse être dégradée en corps étranger. La forme péroniste du pouvoir tend à effacer ces distinctions. Le mileïsme ne les rétablit pas ; il les réinscrit sous un autre vocabulaire.
Le fédéralisme confirme cette même structure. Dans un cadre libéral-institutionnel, le fédéralisme fonctionne comme règle impersonnelle de répartition des compétences, des ressources et des limites. Dans le mileïsme, son application est conditionnée par la relation politique des provinces avec l’exécutif. La province alignée peut compter comme responsable ; la province résistante peut compter comme féodale. La revendication de ressources peut compter comme exigence fédérale ou comme privilège selon sa position dans le conflit. La règle ne disparaît pas, mais perd son autonomie face à la conduite.
La continuité avec le kirchnerisme ne réside pas dans l’instrument économique, mais dans la structure de centralisation. Le kirchnerisme utilisait l’expansion sélective des ressources comme mécanisme de discipline territoriale. Le mileïsme utilise la restriction fiscale. La différence de signe économique est évidente. La similitude formelle l’est aussi : l’exécutif national conserve la position de centre distributeur de récompenses, de sanctions et de légitimité. Les provinces n’apparaissent pas d’abord comme des unités fédérales, mais comme des variables de conduite face au centre. La catégorie « caste » fonctionne selon la même logique. Elle n’a pas de conditions d’application stables. Si elle en avait, de nombreux alliés, fonctionnaires et recyclés de l’officialité y seraient inclus. Son fonctionnement est relationnel. La politique traditionnelle compte comme caste lorsqu’elle résiste au projet ; elle peut compter comme expérience, gouvernabilité ou pragmatisme lorsqu’elle s’y intègre. L’appartenance à la classe ne dépend pas seulement de propriétés historiques de l’agent, mais de sa position actuelle par rapport à la conduite. L’obéissance modifie le statut.
La contradiction n’est pas éliminée, mais administrée. Le discours conserve ses termes centraux au moyen de règles flexibles de redescription. Si un acteur traditionnel rejoint l’officialité, son statut peut être révisé. Si une province limite l’exécutif, le fédéralisme peut être réinterprété comme féodalisme. Si une institution contrôle, le contrôle peut être réinterprété comme obstruction. Si une critique dérange, la critique peut être réinterprétée comme opération politique. La stabilité du vocabulaire dépend de la variabilité de ses applications. La dimension affective opère également dans cette structure. Le mileïsme n’exprime pas seulement des affects ; il leur assigne une fonction épistémique et morale. La colère compte comme lucidité, la violence verbale comme sincérité, la cruauté comme réalisme. L’excès compte comme authenticité. La punition compte comme réparation. La forme générale revient à être classificatoire : un état affectif (a) compte comme vertu politique (v) dans le contexte discursif (C).
Le problème n’est pas la présence d’affects en politique. Le problème apparaît lorsque l’intensité affective se substitue à la justification. Dans ce cas, la force publique d’un énoncé ne dépend plus d’abord de ses fondements, mais de sa capacité à exprimer une décharge partagée. La violence verbale compte comme authenticité ; la punition, comme réparation ; la cruauté, comme réalisme ; l’excès, comme preuve d’extériorité par rapport au langage conventionnel de la politique. L’émotion cesse d’accompagner l’argument pour occuper sa place fonctionnelle. À ce stade, le langage politique cesse d’organiser des raisons et commence à organiser des appartenances. Il ne se contente plus de décrire un conflit ; il distribue des positions affectives en son sein. Il identifie le coupable, l’obstacle, le traître et le sauveur. Il définit ce qui doit indigner, ce qui doit être toléré, ce qui doit être puni et ce qui peut être excusé. Le leadership ne propose pas seulement des arguments ; il autorise des émotions et leur assigne une direction. L’affect devient grammaire.
Ainsi formulée, la thèse ne dépend pas d’analogies superficielles : le mileïsme est kirchneriste dans la pragmatique parce qu’il traite le désaccord comme symptôme d’appartenance ; il est péroniste dans la forme parce qu’il organise le pouvoir au moyen d’un leadership, d’un « peuple sien » et d’un ennemi interne ; et il est menemiste dans le contenu économique parce que son programme appartient à la variante pro-marché du péronisme historique. La sémantique libérale ne supprime pas ces niveaux ; elle les recouvre.
La conclusion est fonctionnelle, non doctrinale. Le mileïsme combine libéralisme économique, contenu menemiste, pragmatique kirchneriste et forme péroniste du pouvoir. Son inconsistance ne réside pas dans une contradiction isolée, mais dans la coexistence de deux registres. Dans le registre économique, il présuppose des individus autonomes. Dans le registre politique, il produit des sujets définis par leur alignement. Il prêche la liberté comme propriété de l’individu, mais administre la légitimité comme fonction d’appartenance. Le résultat est une forme de pouvoir qui ne coïncide pas avec son autodescription libérale. Milei invoque des individus, mais produit des appartenances. Il invoque la liberté, mais l’utilise comme marqueur de camp. Il invoque des règles impersonnelles, mais classe les acteurs selon leur relation avec l’exécutif. Il invoque le fédéralisme, mais discipline les provinces depuis le centre. Il invoque l’anti-caste, mais intègre la politique traditionnelle lorsqu’elle sert le projet. Il invoque l’anti-péronisme, mais gouverne avec une combinaison reconnaissable de matériaux péronistes.
La critique libérale ne doit pas être confondue avec une défense du statu quo. Il est possible de soutenir que l’État argentin est inefficient, que les dépenses publiques ont été utilisées de manière clientéliste, que l’inflation a détruit la vie quotidienne, que l’économie a besoin de règles plus stables et que le kirchnerisme a dégradé les institutions. Mais de ces prémisses ne découle pas que tout gouvernement pro-marché soit libéral au sens politique. Le libéralisme n’est pas une théorie de la tronçonneuse. C’est une théorie des limites. Si la liberté économique se combine avec une conduite plébiscitaire, un classement moral de l’adversaire et un affaiblissement du désaccord légitime, le résultat n’est pas du libéralisme politique. C’est un marché sous forme populiste. C’est pourquoi « Le Lion péroniste » ne doit pas être lu comme une insulte. C’est une hypothèse conceptuelle. Milei n’est pas péroniste par doctrine ; il l’est par forme. Il n’est pas kirchneriste par fins ; il l’est par praxis. Il n’est pas menemiste par esthétique ; il l’est par programme. La combinaison peut s’exprimer ainsi :
Milei = Le + M + Kp + Pf
Le point final est celui-ci : Milei ne constitue pas une issue libérale du péronisme. Il constitue une traduction libertarienne de formes péronistes disponibles. Son économie regarde vers Menem ; son traitement de l’adversaire regarde vers le kirchnerisme ; sa structure d’autorité regarde vers le péronisme comme forme de conduite. Le libéralisme apporte le vocabulaire du marché et de l’individu, mais n’organise pas entièrement la pratique politique. Là où devrait apparaître le libéralisme politique — règles impersonnelles, adversaire légitime, limites au pouvoir, fédéralisme stable, justification publique — réapparaît l’ancienne matrice argentine de leader, « peuple sien » et ennemi interne. « Le Lion péroniste » désigne cette anomalie : celle d’un gouvernement qui prêche des individus libres en économie, mais produit des sujets alignés en politique ; qui invoque la liberté comme principe, mais l’administre comme appartenance ; qui se déclare anti-péroniste, mais ne peut devenir gouvernable qu’en recourant à des matériaux péronistes.
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