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Collage que representa a Saddam Husein, Gamal Abdel Nasser y Bachar al-Ássad.
Collage que representa a Saddam Husein, Gamal Abdel Nasser y Bachar al-Ássad.
Sommaire

Théorie

Le socialisme arabe est-il mort ?

Les socialismes arabes constituent une réalité plurielle, souvent invoquée mais rarement définie avec précision.

Par Mortadha Ghaliounji17 juin 202638 min de lecture

Lecture en profondeur

Les socialismes arabes, une famille politique.

D'emblée, l'on remarquera l'usage du pluriel et ce en raison d'un constat sans équivoque, il n'existe pas un socialisme arabe unique, mais bien une pluralité de modèles distincts.

Toutefois, malgré leurs divergences philosophiques et nationales, l'on ne saurait nier les profondes similitudes qui les unissent.

Premièrement, ces régimes se sont presque tous caractérisés par l'existence d'un appareil étatique autoritaire, généralement structuré autour d'une figure dirigeante charismatique.

Deuxièmement, ils ont adopté des économies fortement dirigistes, empreintes de tendances socialisantes, tout en rejetant nombre d'apports fondamentaux du marxisme orthodoxe, notamment le paradigme de la lutte des classes.

Troisièmement, l'on y observe une inclination modernisatrice ainsi qu'une conception assez séculière du rôle de la religion vis à vis de l'État.

L'ensemble de ces éléments convergeait vers un impératif jugé suprême soit celui de l'émancipation nationale et de l'unification d'une nation arabe conçue comme entité historique, politique et civilisationnelle.

Aux sources du socialisme arabe

Il importe de préciser que, lorsque l'on évoque les socialismes arabes, il n'est pas question des doctrines socialistes importées dans le monde arabe (telles que le maoïsme, le léninisme, le marxisme-léninisme, le trotskisme ou encore le socialisme démocratique) bien que ces courants y aient également donné naissance à des mouvements politiques et syndicaux parfois influents.

Il s'agit, au contraire, de théories socialistes élaborées au sein même du monde arabe, lorsque l'on évoque les socialismes arabes, deux mots peuvent venir spontanément à l'esprit, il s'agit de Nasser et du parti Ba'ath.

Et cela n'est pas fortuit, tous deux constituèrent les principales matrices du socialisme arabe.

Le premier constitua la première expérience de gouvernement incarnant, dans ses tenants, les principes du socialisme arabe, tandis que le second en proposa la formulation la plus structurée, la plus systématique et la plus aboutie sur le plan idéologique.

Nonobstant le socialisme arabe ne saurait se réduire à cette seule figure ou à cette seule formation politique.

Il faut également évoquer la Jamahiriya de Kadhafi, le Front de libération nationale en Algérie, notamment sous la présidence d'Ahmed Ben Bella, ainsi que, dans une certaine mesure, certaines factions du Parti socialiste destourien en Tunisie, tout comme les mouvements socialistes arabes tant au Yémen qu'au Soudan.

Aux sources du socialisme arabe : de la Nahda à Lénine

Malgré tout, ils s'inscrivent dans un référentiel historique relativement commun, la plupart puisant leurs origines dans la Nahda (Renaissance arabe), une période de la fin du XIXᵉ siècle marquée par une intense effervescence intellectuelle, linguistique et culturelle dans le monde arabe, en réaction au choc de la colonisation européenne.

La langue comme premier acte politique

Cette révolution culturelle se traduit notamment par une transformation progressive de la langue arabe afin de faciliter la communication, le journalisme ainsi que la production scientifique et intellectuelle.

Elle conduit à l'émergence de l'arabe littéraire moderne (al-fuṣḥā), qui s'impose progressivement à l'échelle du monde arabe comme langue de référence pour la presse, la littérature et l'enseignement.

Dans un espace morcelé par une grande diversité dialectale (parfois mutuellement inintelligible) cette standardisation constitue l'un des premiers socles d'une conscience culturelle commune.

Cette modernisation linguistique s'accompagne également de l'importation et de la traduction de concepts philosophiques et politiques européens, tels que la justice sociale, la lutte des classes ou encore le constitutionnalisme. Elle ouvre ainsi la voie à de nouvelles grilles de lecture du monde social et politique.

Dans ce contexte émergent également plusieurs sensibilités socialistes, relayées par de grandes revues comme Al-Muqtataf, ainsi que par des figures intellectuelles comme l'Égyptien Salama Moussa, notamment à travers son ouvrage al-Ishtirakiyyah (Le Socialisme) publié en 1913.

L'irruption soviétique

L'intrusion des idées socialistes dans le monde arabe prend une tournure nouvelle à partir des années 1920, l'Union soviétique, désormais puissance en quête d'influence internationale, exerce une influence croissante sur plusieurs figures intellectuelles et politiques arabes.

Cette influence s'amorce notamment avec le Manifeste aux travailleurs musulmans de Russie et d'Orient, co-rédigé par Lénine en 1917, qui contribue à diffuser une première grille de lecture révolutionnaire dans les espaces colonisés et périphériques et ceux au lendemain de la non-correspondance Hussein-McMahon.

Elle se poursuit avec la création, en Égypte, du premier parti socialiste en 1921, puis la diffusion, l'année suivante, de l'ouvrage de Lénine L'État et la Révolution. Tout au long des années 1920 et 1930, cette circulation s'intensifie grâce aux traductions des écrits de Marx ainsi que des grands textes fondateurs du socialisme européen.

À cela s'ajoute le rôle d'une élite arabe formée ou en contact avec l'Europe, qui, dans le cadre des luttes anticoloniales, trouve souvent dans les mouvements socialistes européens des alliés politiques et des ressources théoriques pour penser l'émancipation.

Toutefois, ce qui distingue les socialistes arabes des autres courants de gauche réside dans leur rapport ambivalent, voire critique, aux apports du marxisme classique.

Pourquoi ce n'était pas du marxisme ?

On observe d'abord un rejet de l'internationalisme marxiste, dans la mesure où, contrairement au socialisme arabe (profondément façonné par une matrice nationaliste et par l'expérience du colonialisme) le marxisme s'avère plutôt être dans une tradition internationaliste.

De même, les socialistes arabes rejettent généralement l'athéisme d'État et la mise à distance totale du fait religieux, privilégiant au contraire une approche plus souple, fondée sur la liberté de croyance. Pour beaucoup d'entre eux, ils voient dans l'islam l'expression même du génie d'une civilisation arabe.

Dans cette perspective, plusieurs dirigeants ont cherché à légitimer le socialisme arabe en invoquant une compatibilité, voire une affinité, entre islam et socialisme.

Cette lecture est notamment visible chez des figures comme Nasser et Bourguiba, pour ne citer qu'eux.

Deuxièmement, le rejet de la lutte des classes y est particulièrement marqué, il s'explique par le fait que de nombreux leaders arabes privilégient une lecture du conflit politique centrée non pas sur l'opposition entre prolétariat et bourgeoisie, mais sur l'affrontement entre peuples colonisés et puissances impériales.

Dans cette optique, la principale opposition n'est pas sociale mais nationale nommément celle d'un peuple uni et solidaire face à l'ennemi colonial.

Enfin, les socialistes arabes n'envisagent pas la propriété privée comme un problème en soi. Contrairement à certaines traditions marxistes, ils ne visent pas nécessairement son abolition, mais plutôt sa régulation au service de l'intérêt collectif et du développement national.

Finalement, et c'est sans doute l'élément le plus déterminant, ils ne poursuivent pas la même finalité, le socialisme arabe ne vise pas l'instauration du communisme, il se présente avant tout comme un instrument au service du développement des États arabes. Il s'agit d'un outil politique et économique.

C'est d'ailleurs pour cette raison que plusieurs penseurs et dirigeants du socialisme arabe n'ont pas hésité à s'éloigner, avec le temps, d'un socialisme interventionniste strict, pour se rapprocher de formes de socialisme de marché, voire parfois de social-libéralisme.

Afin de cerner la substance du socialisme arabe, notre examen se circonscrit ici aux physionomies de Nasser et du Ba'ath.

Nasser, l’idéologie panarabe et le réalisme politique

Le premier commande l'attention, en dépit de sa ferveur populaire comme héraut du panarabisme, Nasser se révèle, à l'épreuve des faits, un réaliste bien plus qu'un révolutionnaire fanatique.

Un homme aux mille influences

Si sa condition d'origine l'apparente aux cadres baathistes (cette moyenne bourgeoisie montante), un gouffre intellectuel l'en sépare, sa jeunesse ne fut point bercée par le nationalisme arabe, mais par un nationalisme égyptien farouche, nourri aux sources de Mustafa Kamel et de Tawfiq al-Hakim.

À ce substrat s'agrègent des influences éclectiques que ce soit la philosophie des Lumières, le culte des grands dirigeants de l'histoire, les lectures anticoloniales de Gandhi, ainsi que les dogmes socialistes de Marx à de Lénine, jusqu'au trotskisme, s'y adjoint enfin l'empreinte plus feutrée du réformisme travailliste britannique.

Il faut aussi en outre rappeler le commerce étroit que Nasser entretint, un temps, avec la confrérie des Frères musulmans, le fait le plus marquant date de 1947 quand le futur raïs alla sceller sa soumission par un serment d'allégeance devant le guide suprême des Frères Musulmans, Hassan al-Banna.

Bien que ce rapprochement eût obéi à de strictes nécessités militaire (la confrérie disposant alors d'un appareil paramilitaire agissant dans le Sinaï), il n'en demeure pas moins un jalon capital de son itinéraire politique surtout pour comprendre la réussite du coup d’état de 1952.

C'est ainsi de ce faisceau de spéculations socialistes, conjugué à un atavisme religieux et à un nationalisme, qu'est née cette synthèse que l'on nommera plus tard le socialisme arabe nasseriste.

L’expérience militaire comme révélation

À cette armature s'ajoute le verdict de l'expérience vécue, en premier lieu, la carrière dans l'armée et l'outrage du siège du palais royal en 1942 par les cohortes britanniques, ancre en lui la vision d'une monarchie exsangue, frappée d'indignité et incapable de porter le destin de l'Égypte.

Cet affront nourrit une hostilité en lui envers le trône, achevant de mûrir en lui un tempérament assez révolutionnaire, néanmoins, le baptême du feu sera la guerre de 1948 en Palestine qui change radicalement sa vision de la région.

Elle arrache Nasser à son insularité égyptocentrée pour lui ouvrir les horizons du monde arabe, le destin de la patrie lui apparaît désormais indissociable de celui de ses voisins, la région s'imposant à son esprit comme un tout organique.

Parallèlement, s'enracine en lui la certitude que le désastre de la guerre de 1948 ne provient nullement des défaillances de l'armée, mais bien de la prévarication et de la déliquescence du régime.

La conquête du pouvoir

De retour de la Palestine, fort de ces certitudes, Nasser jette les fondements du Mouvement des officiers libres, cette alliance clandestine va fomenter le coup d'état du 23 juillet 1952, cet épisode que Nasser qualifie de révolution, met fin à la monarchie pour instaurer la République.

Dans un premier temps, la magistrature suprême échoit au général Mohamed Naguib (ne servant que de substitut ou de paravent à Nasser), celui-ci conscient que l'Egypte pour admettre ce bouleversement, requiert un héros de guerre éprouvé, plutôt qu'une junte d'officiers anonymes.

Promptement, toutefois, des lignes de fracture irrémédiables séparent les deux hommes, Naguib souhaite se faire le représentant d'une tradition démocratique et parlementaire, fort de ses accointances avec le Wafd et la confrérie des Frères musulmans.

À l'opposé, Nasser et le Conseil de Commandement de la Révolution préconisent un autoritarisme salvateur (une dictature juste) indispensable selon eux pour l'exécution rapide des réformes agraires et sociales. Cette vision mène à la création du Rassemblement de libération, érigé en parti unique.

En février 1954, Nasser franchit le Rubicon et fait séquestrer Naguib, l'audace est pourtant prématurée puisque les forces politiques et les masses se mobilisent.

Menant au cœur même du Conseil, Khalid Mohieddine, a rompre les rangs et déployé ses blindés pour arracher le président à ses geôliers, conjurant in extremis le spectre d'une guerre civile.

Toutefois, Nasser profite de l'occasion pour se placer Premier Ministre tandis que l'appareil d'État orchestre aussitôt une formidable campagne de dénigrement, peignant Naguib sous les traits d'un vieillard inféodé aux puissances de la réaction.

C'est l'attentat de Mansourah, en octobre 1954, prétendument fomenté par la confrérie des Frères musulmans contre la personne de Nasser, qui scelle le destin du président. Accusé de connivence avec les régicides, Naguib est définitivement déchu de ses charges et assigné à résidence, laissant le champ libre au triomphe nassérien.

Bâtir l'État, forger le mythe

Dès lors, Nasser s'assure la main sur l'ensemble de l'appareil d'État. Il consolide l'édification d'un État militaire profond, où l'armée colonise les fonctions administratives et s'octroie une véritable économie parallèle.

Ce faisant, il forge une relation que l'on retrouvera dans la quasi-totalité des régimes socialistes arabes à savoir l'alliance entre l'appareil militaire et les classes populaires.

Parallèlement, Nasser ébauche sa propre architecture philosophique, épaulé par Mohamed Heikal. Il théorise la situation de l'Égypte au confluent de trois pôles (africain, islamique et arabe), postulant que le giron arabe revêt une primauté hautement stratégique.

Pour Nasser, ce pôle constitue une sphère d'influence éminemment conquérable, une terre d'expansion pour l'Égypte qui parie hardiment sur le crépuscule des puissances coloniales et cherche à faire pièce aux alliances pro-occidentales alors en gestation en Mésopotamie et en Perse.

Si la conférence de Bandung en 1955 pose les jalons du non-alignement, le coup de maître absolu demeure la nationalisation de Suez, puisque la déroute militaire initiale se métamorphose en une éclatante victoire politique face aux puissances coloniales et à Israel.

Nasser n'est plus seulement le maître de l'Egypte, il s'érige, aux yeux des peuples arabes alors subjugués, en "Raïs" providentiel.

Reste que cette immense stature, si elle lui permet de s'imposer comme un mastodonte géopolitique dans le monde arabe et en Afrique, le condamne du même coup à devenir l'otage de la mystification qu'il a lui-même échafaudée.

C'est ainsi qu'en 1958, alors que la Syrie est obscurcie par le spectre d'un coup d'État communiste que les états-majors politiques syriens offrent à Nasser, sur un plateau d'argent, un projet d'union immédiate.

Face à cette offre, le Raïs se montre pourtant fort circonspect, il estime qu'une telle architecture exigerait au bas mot un lustre de maturation institutionnelle et sociale.

Néanmoins, pressé par l'insistance fiévreuse des dirigeants syriens quant à l'urgence de faire barrage au communisme, et conscient que la moindre fin de non-recevoir serait flétrie comme une trahison auprès des peuples arabes, Nasser se voit acculé à ce saut dans l'inconnu.

Il érige ainsi la République arabe unie et met en place un nouveau parti unique, au sein duquel le parti Ba’ath accepte sa propre dissolution (ses dirigeants espéraient alors prendre rapidement le contrôle du nouvel appareil partisan).

C'était sans compter la détermination du Raïs, Nasser y ostracise sans délai toute faction qui ne lui est pas servilement inféodée, les élections de juillet 1959 se font à cet égard, sur un total de 9 445 sièges, 250 mandats à peine sont échoit aux candidats du Ba'ath.

Parallèlement, l'euphorie initiale à Damas, où Nasser fut acclamé sous les traits d'un nouveau Saladin, cède le pas à un âpre désenchantement.

Au modèle fédéral imaginé se substitue un jacobinisme unitaire centralisé, la Syrie se voit ravalée au rang de province subalterne du pouvoir égyptien. Son tissu économique ne résiste pas au dirigisme des réformes, notamment au tournant de 1961, jalonné par d'exorbitantes nationalisations, tandis que se raidit l'appareil répressif du régime.

Le 28 septembre 1961, l'expérience est brutalement mise à fin, une coalition de militaires syriens et d'organisations politiques (au premier rang desquelles figure le Ba'ath) brise net l'expérience par un coup de force et restaure la souveraineté de la Syrie.

La seconde révolution

Cet échec plonge Nasser dans le désarroi, il y voit un échec personnel cuisant, mais y discerne surtout l'œuvre délétère d'une infiltration des forces réactionnaires. Il résout alors d'engager ce qui est qualifié de "seconde révolution".

Celle-ci s'amorce en 1962 par une refonte radicale du parti unique, rebaptisé l'Union socialiste arabe. Désormais, abandonnant le modèle du parti de cadres qui caractérisait l’organisation précédente.

La nouvelle machine politique ambitionne d’encadrer directement les masses, le parti s’aligne alors sur le modèle des grands partis de masse du bloc communiste, fondés sur le principe de l’avant-garde.

S'ouvre ainsi l'ère d'un socialisme d'État intransigeant, dicté par des vagues de nationalisations massives, la conséquence étant que dès 1965, la puissance publique capte et contrôle 85 % de la production industrielle.

Simultanément, de vastes purges sont orchestrées contre les organisations réputées appartenir à l'arc réactionnaire.

Alors même que les factions nasséristes essaiment à travers le monde arabe, la Charte nationale de 1962 consacre l'avènement d'un "socialisme scientifique".

Le texte formalise le principe de l'unité de but ce qui signifie que l'unification politique ne s'envisage plus de manière indiscriminée, mais se circonscrit rigoureusement aux seuls États arabes communiant dans les mêmes desseins nationaux et socialistes, excluant de fait toute fusion avec les régimes monarchiques ou les mouvements anti-nasséristes.

1967 et le tournant réaliste

La guerre des Six Jours provoque une nouvelle onde de choque, elle flétrit brutalement le prestige si âprement conquis par le Raïs et brise net le momentum du socialisme arabe.

Accablé, Nasser en vient à annoncer solennellement sa démission, avant d'opérer une volte-face immédiate devant le sursaut et le refus des liesses populaires descendues massivement dans la rue pour le soutenir.

Au-delà de cet épisode, la déroute plonge l'ensemble des régimes arabes dans une phase douloureuse d'autocritique. Nasser lui-même se voit acculé à une évidence cruelle, la défaite de 1948 ne pouvait plus être commodément imputée aux seules tares d'une institution monarchique délabrée.

Dans la vacuité idéologique créée par ce reflux, les courants marxistes d'une part et islamistes de l'autre, trouvent un espace inespéré pour germer. Simultanément, en Palestine, le vieil affrontement judéo-arabe s'efface progressivement pour céder la place au conflit israélo-palestinien, avec notamment l'émergence de l'OLP, marquant le passage d'un antagonisme ethnique vers deux conceptions désormais résolument nationales.

Dès lors, Nasser lui-même se résout à dépouiller sa posture de sa charge messianique et de son romantisme révolutionnaire. Adoptant désormais les traits d'un chef d'État réaliste, il recentre prioritairement ses ambitions sur le seul giron égyptien.

C'est sous ce prisme pragmatique qu'il souscrit à la résolution 242 de l'ONU, entérinant la formule d'un compromis territorial en contrepartie de la paix (sans pour autant abdiquer son hostilité envers l'État hébreu).

Tandis que l'appareil militaire égyptien est patiemment reconstitué après le désastre, le Manifeste de 1968 esquisse un déverrouillage du système politique et jette les fondements d'un État moderne, désormais assis sur les préceptes de la science et l'autorité de la raison.

À sa mort, la présidence échoit à son vice-président, Anouar el-Sadate, qui inaugure ce qu'il qualifie de " évolution corrective". Ce processus s'avère être une entreprise méthodique de dénassérisation de l'État égyptien, inaugurée par une refonte des institutions et l'incarcération des barons proche de Nasser. Proclamé le "président croyant", Sadate orchestre un rapprochement avec les Frères musulmans, décrétant l'amnistie et la libération de plusieurs de leurs militants.

Sur le plan régional, il consacre le repli sur l'égyptianité au détriment du panarabisme et détache l'Égypte de l'orbite soviétique pour l'aligner sur le bloc américain. Ce pivot géopolitique s'accompagne, dès 1974, de l'Infitah, une politique de libéralisation relative de l'économie.

Fort du crédit politique acquis lors de la guerre du Kippour, il déploie une campagne de dénigrement contre la mémoire de Nasser, imputant à la superbe de son mythe la responsabilité directe de la perte du Sinaï.

Consommant la rupture, il normalise les relations avec Israël et dissout, en 1978, les vestiges du parti socialiste pour fonder le Parti national démocratique.

Bien que ses successeurs aient ultérieurement réintégré Nasser dans le giron de la mémoire collective, le Raïs laisse une postérité ambivalente chez les égyptiens, révélant un abîme entre la complexité réelle de l'homme d'État et l'image du mythe figée dans l’imaginaire collective arabe.

Le Ba’ath, l’idéal panarabe dévoyé

S'agissant de la seconde matrice du socialisme arabe, à savoir le parti Ba'ath, l'histoire obéit à une genèse différente.

Paris, matrice de l'arabisme

Si ses fondateurs s'inspirent, à l'instar de Nasser, du rayonnement culturel arabe et des lueurs de la Nahda, c'est singulièrement l'expérience de leurs années d'apprentissage à Paris que s'opère leur éveil à l'idéologie panarabe.

Ce binôme confessionnel, associant le chrétien orthodoxe Michel Aflak et le sunnite Salah al-Din al-Bitar, trouve au sein de l'Union des étudiants arabes à la Sorbonne un espace de résonance cosmopolite.

Le contact quotidien avec leurs pairs d'autres pays arabes arrache les deux hommes au particularisme syrien pour les convertir à l'universalisme de l'arabisme.

À Paris, ils s'imprègnent des cercles d'influence marxistes, tout en se laissant séduire par la mystique du romantisme allemand et sa conception organique de la nation. Toutefois, l'année 1936 sonne l'heure des désillusions, la victoire du Front populaire en France et le refus de Léon Blum de ratifier le traité d'indépendance de la Syrie sont vécus comme une trahison.

Ce schisme pousse Aflak et Bitar à rompre définitivement avec la gauche européenne, qu'ils postulent dès lors comme consubstantiellement impérialiste.

Pour autant, l'émergence du Ba'ath ne saurait se réduire au seul dessein de ses deux théoriciens, elle est aussi la conséquence de la fusion de partis et ligues panarabes préexistantes en Syrie et en Irak.

C'est le cas, outre-Euphrate, du Parti de la Fraternité Nationale (Hizb al-Ikha al-Watani), pivot du coup de force militaire de 1941. Auquel Michel Aflak apportera son soutien, qu’il conceptualise comme la juste reconquête du pouvoir par le peuple irakien face à l'illégitimité de la dynastie hachémite inféodée aux intérêts britanniques.

Ba’ath et fascisme : le procès instruit à tort

Mais ce coup d'état de 1941 constitue, en outre, la source originelle d'un des plus tenaces contresens historiographiques touchant le socialisme arabe, celui qui l'assimile abusivement au fascisme.

Il est vrai que, survenant au paroxysme de la Seconde Guerre mondiale, ce coup de force servait opportunément les intérêts stratégiques de l'Axe. Le gouvernement de Défense nationale irakien ne tarda pas, d'ailleurs, à s'approprier certains attributs fascisants au sein de ses structures étatiques, tout en tolérant la diffusion de manifestes totalitaires, au premier rang desquels Mein Kampf.

Pour autant, l'analyse objective exige de souligner avec précision le caractère fondamentalement utilitaire, et non idéologique, de ce rapprochement. Loin d'une authentique convergence, cette alliance transitoire obéissait à la froide logique de la Realpolitik. Il s'agissait, pour ces mouvements, d'instrumentaliser l'appui de Berlin et de Rome à la seule fin de briser la colonisation.

Reste que cette méprise s'alimente également à la trajectoire d'un certain Zaki al-Arsouzi. S'il est vrai que ce dernier avait milité au sein de la Ligue d'action nationaliste (organisation dont les méthodes et l'esthétique empruntaient de larges éléments aux fascismes européens), il n'en rejeta pas moins de manière catégorique le coup d'État de 1941 en Irak.

De surcroît, Arsouzi répudiait absolument le dogme d'une race supérieure, il concevait l'arabité s'affranchit de tout déterminisme ethnique. Est arabe quiconque manie la langue arabe et communie intimement avec l'histoire et l'esprit de cette culture.

Érigeant, en parallèle des travaux de Michel Aflak et de Bitar, son propre mouvement de la Ba'ath, c'est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1947, que le parti se fonde formellement par la fusion de ces forces concurrentes.

La symbiose définitive s'accomplit quant à elle en 1953, par l'adjonction au parti Ba'ath du Mouvement Socialiste Arabe, cette alliance insuffle quelques milliers de militants hautement actifs au sein de la jeune formation.

C'est à l'issue de ce second congrès que l'organisation consacre sa mue doctrinale et prend officiellement le titre de Parti Ba'ath Arabe Socialiste. L'ancrage initial du Ba'ath s'opère en Syrie, où il enregistre dès les joutes électorales de 1954 des suffrages honorables.

Comme évoqué supra, l'organisation prend une part active au coup de force contre la tutelle nassérienne, dont elle répudie le centralisme étouffant et la nature autocratique.

Du parti au régime : la confiscation du pouvoir

Le parti s'empare définitivement des rênes de l'État en mars 1963 à la faveur d'un coup d'État. Le premier cabinet, dirigé par Salah al-Din al-Bitar, consacre alors une mutation sociologique, pour la première fois dans l'histoire du pays, l'exécutif émane d'un terreau presque exclusivement rural.

Bien que Bitar tente d'ouvrir ses rangs aux factions nassériennes afin de conjurer le spectre d'un contre-putsch, il apparaît que l'épicentre du pouvoir a déserté le giron des autorités civiles du parti (Bitar et Aflak).

Le cœur décisionnel réside désormais au sein d'un appareil sécuritaire clandestin, le Comité militaire secret. Ce dernier a méthodiquement noyauté l'armée sous l'impulsion de Salah Jadid, Hafez al-Assad et Muhammad Umran. Ce Comité militaire finit par évincer brutalement le pouvoir civil en février 1966, s'emparant par la force du contrôle du Comité central du Ba'ath.

Ce coup d'État consacre un schisme irréversible du parti entre une branche syrienne militarisé, le "néo-baathisme" et une branche irakienne demeurée le refuge de la "vieille garde" originelle.

Ce schisme de 1966 a pour effet immédiat une polarisation du pouvoir à Damas, opposant l'aile radicale de Salah Jadid à la faction pragmatique et militaire incarnée par Hafez al-Assad. L'affrontement culmine en novembre 1970 lors du “Mouvement de redressement" (Al-Haraka al-Tashihiyya), par lequel Assad évince définitivement son rival et s'assure le contrôle hégémonique de l'appareil politique et des forces armées.

Cette mutation néo-baathiste s'attire toutefois les foudres des pères fondateurs du Ba'ath. Témoins impuissants du reniement de leur idéal, les premiers penseurs du mouvement dénoncent un régime n'ayant plus aucun lien avec le modèle original. Ils fustigent l'instauration d'un véritable état de barbarie et l'émergence, sous couvert de socialisme, d'une bourgeoisie d'État prédatrice.

Plus grave encore, ils accusent le pouvoir d'avoir instrumentalisé les phases de libéralisation économique pour placer des proches à la tête des grandes entreprises privés et ceux sur la base de logiques proprement tribales et confessionnelles aux antipodes du sécularisme du Ba'ath original. Pour la vieille garde, la mystique panarabe a cessé d'être l'horizon du gouvernement syrien pour n'être plus qu'un simple instrument de contrôle social et de légitimation intérieure.

Soucieux d'asseoir sa respectabilité, le néo-baathiste assadiste s'attache néanmoins après la guerre de six jours à normaliser ses relations avec le parrain égyptien, Nasser, avant d'institutionnaliser son hégémonie par la fondation du Front national progressiste. Cette coalition de façade intègre les forces nasséristes et la gauche arabe, achevant de coopter toute opposition.

Du côté du Ba'ath irakien, dont la branche est active légalement dès 1952, la trajectoire s'avère tout aussi chaotique. Si le parti soutient le coup d'État nassérien de 1963, sa lune de miel avec le pouvoir est de courte durée, rapidement évincée, la formation fait l'objet d'une virulente campagne de diabolisation.

L’épisode est mis en scène par ses adversaires comme une libération de l'Irak face au "gang baathiste criminel et athée", tandis que l'Union Socialiste Arabe irakienne est promptement érigée pour promouvoir une alternative au Ba'ath.

La revanche s'accomplit en juillet 1968. À la faveur d'un nouveau coup de force, le Ba'ath s'empare définitivement des leviers de l'État. Ahmad Hassan al-Bakr accède à la présidence, flanqué de Saddam Hussein comme vice-président. Ce dernier s'impose rapidement comme l'éminence grise du régime, orchestrant patiemment le contrôle des structures sécuritaires avant de consommer son usurpation totale en s'emparant officiellement de la présidence en 1979.

S'il s'assure le soutien indéfectible des baathistes orthodoxes, notamment par l'édification d'un État-providence généreux financé par la rente pétrolière, le renforcement de l'appareil partisan et une instrumentalisation vibrante de l'imaginaire panarabe, Saddam Hussein pose simultanément les jalons d'une effroyable machine autoritaire.

Contrairement au régime syrien d'Assad, le pouvoir sadamien maintient une véritable hypertrophie idéologique combinée à un appareil de répression d'une sophistication inouïe.

Le vernis du régime craque néanmoins sous le poids des désastres militaires. Au lendemain du fiasco de la guerre d'Iran puis de la guerre du Golfe, le régime amorce une libéralisation économique pour survivre aux sanctions.Le reniement souvent retenu survient en 1993 avec le lancement de la "Campagne de la Foi" (Al-Hamla al-Imaniyya).

Rupture consommée avec le sécularisme du Ba'ath, cette réorientation religieuse d'État favorise une étonnante récupération du président par les presses affiliées aux mouvements islamistes alors qu’en coulisses, l'universalisme arabe s'efface progressivement au profit d'une politique de repli tribale et confessionnelle, l'allégeance clanique devenant parfois nécessaire pour accéder aux fonctions publiques.

En définitive, les deux expériences baathistes, syrienne et irakienne, se sont dramatiquement détournées de leur modèle théorique, les idéaux éminemment émancipateurs du socialisme arabe se sont abîmés dans la construction d'autocraties militaires.

Pour autant, on ne saurait nier que Damas et Bagdad ont conservé, jusqu'au bout, des affinités avec cette idéologie, l'utilisant tour à tour comme un vecteur de modernisation sociale que parfois comme l'habillage mythologique de leurs régimes.

Les autres viviers : Kadhafi, Ben Bella et les périphéries du modèle

Nous pourrions certes décliner longuement les avatars des différents modèles socialistes arabes. L'on pourrait évoquer Kadhafi, dont la trajectoire bifurqua d'un nassérisme initial vers ce qui devint le kadhafisme qui va se réorienter vers le panafricanisme face aux constants d'échec du panarabisme et du socialisme arabe.

On pourrait tout autant analyser les réformes socialistes de Ben Bella en Algérie, ou encore le cas du Sud-Yémen, où le Front de libération nationale au pouvoir glissa d'un nassérisme arabe vers un marxisme-léninisme aligné sur l'URSS.

Non moins digne d'intérêt apparaît la Tunisie, où le socialisme destourien, bien que principalement voué à l'affirmation d'un couplage entre le particularisme et le nationalisme tunisien, n'en demeura pas moins le théâtre d'affrontements idéologiques entre nassériens et baathistes.

Pour autant, il s'avère plus stimulant encore d'examiner ce qu'est devenu cette famille politique de nos jours, et de scruter son évolution au lendemain des Printemps arabes. Ces bouleversements auraient pu, en théorie, insuffler une seconde chance à ces formations historiques, face à la débâcle des gouvernements nationalistes à tendance sociale-libérale ou sociale-démocrate.

Que reste-t-il du socialisme arabe après les printemps arabes ?

Les héritages brisés : Syrie, Irak, Libye

En Syrie, la chute du régime de Bachar el-Assad au terme d’une longue et dévastatrice guerre civile a marqué l’effacement de la représentation légale des socialismes arabes, concrétisée par l’interdiction pure et simple du parti Ba’ath et de ses formations alliées.

Toutefois, cet effondrement ne s’est pas accompagné d’une disparition complète, plusieurs groupes paramilitaires demeurent actifs et entretiennent des foyers de tension, parfois en confrontation directe avec le nouveau pouvoir en place.

En Irak, dans le sillage immédiat de l'invasion américaine de 2003, la proscription du parti Ba'ath combinée à l'institutionnalisation d'un sectarisme politique a précipité l'ascension des forces confessionnelles au détriment des clivages idéologiques traditionnels, actant la disparition des partis socialistes arabes de la scène politique. Presque partout ailleurs, la plupart de ces mouvements ont subi une profonde invisibilisation.

En Libye, un regain d'élan du courant socialiste arabe kadhafiste s'est certes esquissé à partir de 2020, porté par les velléités de candidature de Seif al-Islam Kadhafi, toutefois, sa récente disparition et l'indigence des moyens militaires dont il disposait ont rapidement dépouillé cette tentative de toute menace sérieuse en l'absence d'élections.

C'est assurément en Égypte et en Tunisie que le socialisme arabe a trouvé ses terreaux les plus fertiles après les printemps et ce pour deux raisons cardinales.

D'une part, ces États n'étaient pas gouvernés par des tenants du socialisme arabe à la veille de leurs révolutions respectives, d'autre part ces mouvements y jouissaient d'un développement historique et sédimenté bien avant les soulèvements.

En Égypte, cet ancrage s'alimentait directement au puissant héritage mémoriel nassérien, en Tunisie, il s'adossait à la vitalité combinée du mouvement étudiant, de l'appareil syndical et à l'héritage du parti socialiste destourien.

Égypte : l’espoir nassériste et la désillusion

En Égypte, d'abord, si les nassériens acceptent de figurer sur la liste de l'Alliance démocratique pour l'Égypte menée par les Frères musulmans (sur la base d'un calcul électoral et pour conjurer le spectre de la contre-révolution), force est de constater qu'ils déchantent promptement.

Au lendemain du scrutin parlementaire, la confrérie marginalise totalement les nassériens, qui ne pèsent alors que six sièges, voire sept si l'on y adjoint les nassériens orthodoxes ayant quitté la coalition avant les élections face à l'hégémonie des islamistes.

Les Frères musulmans s'emparent alors de la totalité des présidences des commissions parlementaires et s'assurent le contrôle exclusif de la rédaction de la nouvelle Constitution.

Pour autant, lors de l'élection présidentielle de mai 2012, les nassériens parviennent à imposer un candidat de premier plan face à Mohamed Morsi (candidat des frères musulmans), sous la bannière de Hamdeen Sabahi, ils récoltent 20,7 % des suffrages et ne manquant le second tour que de trois points face au candidat adoubé par la junte militaire.

Les nassériens, qui avaient jusqu'alors mis de côté leurs divergences idéologiques face aux rémanents du régime de Moubarak pour préserver l'unité de l'aile révolutionnaire, s'inquiètent désormais de la "frérisation" de l'appareil d'État.

Ils éprouvent de plus en plus de difficultés à légitimer une révolution qui semble s'infléchir en révolution islamique.

Le coup de grâce survient le 22 novembre 2012 avec la promulgation unilatérale par Morsi d'une Déclaration constitutionnelle. Par ce décret de rupture, le président s'arroge des pouvoirs quasi absolus, s'octroyant une immunité totale contre tout recours en justice et blindant l'Assemblée constituante contre toute tentative de dissolution.

Pour les nassériens, comme pour la majeure partie des forces politiques séculières, le masque vient alors de tomber. Le projet des Frères musulmans se révèle désormais au grand jour, tendu vers l'instauration d'une république islamique.

En réaction, plus d'une trentaine de partis se coalisent au sein du Front de Salut National égyptien, qui apportera en 2013 son soutien au mouvement Tamarod ainsi qu'au coup de force du 3 juillet 2013 mené par le général Abdel Fattah al-Sissi.

Le général Sissi saura d'ailleurs magistralement instrumentaliser l'imaginaire de tout à chacun et plus singulièrement celui des nassériens qui discernent initialement en lui l'incarnation d'un nouveau Nasser.

Les réseaux nassériens réactivent alors l'iconographie de l'ère du Raïs à son profit afin de contrecarrer l'influence de la confrérie, dans ce prisme, le 3 juillet 2013 est conceptualisé comme une révolution populaire protégée par l'armée, en parfaite résonance avec le précédent de 1952. El-Sissi ne se prive pas d'exploiter ce parallèle, empruntant une rhétorique souverainiste aux accents résolument sociaux.

Toutefois, la désillusion est rapide, beaucoup prennent conscience que si le nouveau maître du Caire s'approprie les contours esthétiques du nassérisme, il n'adhère nullement au socialisme arabe et s'en détache. Dès lors, le courant se fracture. Une frange choisit de soutenir le nouveau président de la République au nom de la lutte existentielle contre les Frères musulmans, tandis qu'une autre bascule dans l'opposition.

Figure de cette résistance, le candidat de 2012, Hamdeen Sabahi, se présente à nouveau contre El-Sissi en 2014, affirmant que le nassérisme ne saurait se résume au port de la tenue militaire, il n'engrangera qu'un score marginal de 3 % des voix. Dans cette même lignée, on note l'émergence du député Ahmed Tantawi qui, entre 2015 et 2020 qui incarne à lui seul l'opposition nassérienne au Parlement, avant d'être définitivement écarté de la vie politique lors de la séquence électorale de 2023.

Tunisie : la résistance par les urnes

En Tunisie, la situation s'avère sensiblement différente. Dans un premier temps, le Parti socialiste destourien a systématiquement entravé l'émergence des mouvements socialistes arabes, leur interdisant d'acquérir un véritable appareil politique.

Ne parvenant plus à endiguer durablement ces poussées idéologiques, le régime a ensuite encouragé la formation de partis satellites, destinés à canaliser et encadrer les courants baassistes, socialistes et nasséristes, tout en en assurant la stricte tutelle.

Il s'agit notamment du Parti de l'unité populaire (PUP) et de l'Union démocratique unioniste (UDU), qui prirent part au jeu électoral sous l'ère Ben Ali, toutefois, ces deux formations échouèrent à remporter le moindre siège après la révolution et seront victimes de scissions.

À l'inverse, ce sont les mouvances clandestines, principalement structurées au sein de la puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT), force syndicale hégémonique du pays, ainsi que dans le milieu estudiantin qui prirent des formes légales et partisanes au lendemain de la révolution.

Dès lors, on peut identifier au moins trois sensibilités du socialisme arabe tunisien. La première, de matrice spécifiquement nassérienne, est incarnée au lendemain de la révolution par le parti Echaab (Mouvement du Peuple). Cette formation s'est constituée dans le sillage du Mouvement des unionistes nassériens, lui-même issu du Parti du Rassemblement national arabe proche de Kadhafi en 1981. Au cours de ses premières années d'existence, le parti fusionne avec une constellation de factions nassériennes, pour renforcer son ancrage électoral, historiquement situé dans le sud de la Tunisie.

La deuxième expression du socialisme arabe en Tunisie est de sensibilité baathiste. Elle se structure d’abord en marge des principales organisations politiques, à partir de réseaux militants actifs dans le mouvement étudiant, notamment au sein de l’Union générale des étudiants tunisiens, où elle trouve un espace d’implantation. Dans ce même contexte, certains baathistes entretiennent des contacts avec des courants de la gauche radicale, dont Perspectives.Ses militants tentent également, à certaines périodes, d’influer ou de pénétrer les structures du Parti socialiste destourien sans jamais en constituer une composante importante.

Après le séisme révolutionnaire, cette tendance se recompose autour de deux formations principales, toutes deux rattachées à l’orthodoxie de la faction irakienne du baathisme.

Se distingue en premier lieu le Mouvement Ba'ath, sous l'impulsion d'Othman Belhaj Amor, auquel s'adjoint le Parti de l'avant-garde arabe démocratique, ce dernier, en dépit d'une affinité marquée à la ligne de Saddam Hussein, sut néanmoins faire montre d'une relative ouverture à l'égard du pouvoir syrien.

Pour autant, et à l'inverse de la ferveur populaire qui continuait de porter les courants nassériens, ces structures baathistes demeurèrent confinées aux lisières de la scène politique tunisienne.

La troisième déclinaison du socialisme arabe tunisien s'avère, à vrai dire, plus sujette à caution, s'articulant autour du marxisme-léninisme qu'incarne le Parti unifié des patriotes démocrates, plus notoirement connu sous l'acronyme du Watad ou Moupad. Si les prémisses de cet article tendaient à exclure le dogme marxiste-léniniste du giron du socialisme arabe stricto sensu, la trajectoire du Watad ne peut qu’être l’exception. S'il est vrai qu'une part prépondérante de son idéologie procède de théories exogènes, le parti déploie une vigueur panarabe si farouche et un attachement si important aux doctrines souverainistes qu'il s'avère malaisé de ne point le mirer dans le miroir de l'arabisme socialiste. Cette synthèse doctrinale est également portée par des figures comme Chokri Belaïd, dont la conscience politique fut façonnée par des études de droit au sein de l'Irak baathiste.

Fortement éprouvées par le verdict des urnes lors des élections constituantes de 2011, où la portion congrue dévolue aux forces nassériennes et au Watad (se résumant respectivement à deux et un uniques mandats) actait leur marginalisation, ces diverses mouvances comprirent nécessité de surmonter leurs atomisations. C'est dans cette optique qu'au crépuscule de l'année 2012, un Front populaire destiné à fédérer les forces de gauche est née.

Cette coalition réussit le tour de force d'agglomérer un substrat idéologique a priori hétéroclite, mariant nassériens, baathistes et marxistes-léninistes, tout en s'adjoignant le Parti communiste ouvrier tunisien, écologistes et plusieurs composantes d'obédience social-démocrate ou socialiste démocratique.

Sous la férule de Chokri Belaïd, érigé en chef de file de ce rassemblement, la coalition s'affirma comme le pôle de contestation le plus strident de la transition, avec une hostilité frontale, théâtralisée et inflexible à l'égard d'Ennahdha (islamistes), tant sur les dossiers sociétaux, économiques que géopolitiques, les composantes du Front Populaire ayons notamment condamné à plusieurs reprises la rupture des relations avec la Syrie.

L'assassinat de Chokri Belaïd, survenu le 6 février 2013 fu le catalyseur d'une crise de légitimité pour le régime transitoire, provoquant instantanément de gigantesques mobilisations populaires à travers l'ensemble du territoire national, dans cette configuration, l'UGTT s'interposa comme un véritable contre-pouvoir proche des socialistes arabes, capable d'escorter la colère des masses et d'acculer le gouvernement à la démission immédiate.

Nonobstant le remplacement de l'exécutif par un nouveau cabinet lui aussi inféodé à la direction d'Ennahdha.

Le Front populaire lui se trouva précipité dans une nouvelle crise d'orientation, sommé de se réinventer un leadership au moment précis où la formation séculaire Nidaa Tounes s'employait déjà à instrumentaliser à son profit exclusif le ressentiment anti-islamiste des classes moyennes. C'est dans ce contexte que face aux hésitations persistantes de la direction d'Echaab à s'intégrer définitivement au Front populaire, son secrétaire général, Mohamed Brahmi, choisit de faire sécession en 2013 pour donner naissance au Courant populaire.

Les socialistes arabes tunisiens connurent toutefois une nouvelle tragédie lorsque Brahmi fut à son tour victime du terrorisme islamiste à peine dix-huit jours après sa dissidence, libérant une nouvelle onde de mouvements sociaux de grande ampleur, dont l'UGTT prit une fois de plus la responsabilité d'assurer l'encadrement politique et la canalisation.

C'est finalement sous la bannière de Hamma Hammami, leader du Parti communiste ouvrier tunisien, que le Front populaire choisit d'engager la course présidentielle. Bien que son score de 7,82 % révélât les limites du socialisme arabe notamment dans un contexte bipartisan, la coalition parvint à s'emparer de quinze sièges au Parlement (un capital qui se hissait virtuellement à dix-huit mandats si l'on y agrégeait les trois députés d'Echaab ayant fait le choix de préserver leur autonomie en dehors de l'alliance).

S’affirmant ainsi comme la principale force d’opposition face à la coalition gouvernementale formée entre Nidaa Tounes et Ennahdha, cette posture se heurta toutefois à la question de son manque de représentativité face à une coalition qui représente plus de 60% du parlement ainsi qu’à l’incapacité de stabiliser un discours cohérent capable de conquérir l’espace public.

Minée par des dissensions internes touchant aux enjeux sociétaux, ainsi que par des rivalités de leadership exacerbées, la coalition s'abîma dans une scission opposant les partisans de Hammami aux fidèles de Mongi Rahoui, issu du Watad.

Le verdict des urnes sanctionna cruellement cette désunion en réduisant la représentation du Front populaire à la portion congrue d'un unique siège (celui de Mongi Rahoui), tandis qu'Echaab opérait une percée remarquable en s'adjugeant quinze mandats.

Fort de son nouveau poid politique, le mouvement Echaab intégra, malgré le refus d’Ennahdha, le gouvernement éphémère formé autour d’une majorité présidentielle dirigé par Elyes Fakhfakh, où il tenta d’infléchir l’orientation sociale des politiques publiques, avant que ce cabinet ne fût acculé à la démission sous la pression d’une motion de censure portée par la majorité parlementaire.

Cette crise d'efficacité de la transition tunisienne trouva son épilogue le 25 juillet 2021 lorsque le président Kaïs Saïed proclama l'état d'exception et suspendit le parlement.

Une large majorité des courants socialistes arabes, au premier rang desquels Echaab, le Courant Populaire et les restes du Watad, choisirent d'apporter leur onction à ces mesures exceptionnelles.

Cette décision s’enracine, en premier lieu, dans le rejet de l’ordre institutionnel postrévolutionnaire, ou les courants socialistes arabes furent relégués à la périphérie du jeu institutionnel et exposés à une violence politique accrue, dont la responsabilité fut largement imputée à Ennahdha.

En second lieu, le président de la République tunisien se distingue de l’instrumentalisation mémorielle et essentiellement esthétique du référentiel socialiste arabe observée chez Abdel Fattah al-Sissi.

À l’inverse, son rapport à ce dernier apparaît plus authentique, il se traduit par une adhésion plus effective à certains de ses piliers, notamment la conception d’un État interventionniste et régulateur dans l’économie ainsi qu’une vision unitaire de la nation arabe, qui ne relèvent pas d’une simple rhétorique cosmétique. Cette tendance s'est affichée au grand jour lors de sa visite officielle en Égypte en 2021, lors d'un hommage au mausolée de Gamal Abdel Nasser, il proclama que la Tunisie lui emprunte le pas et que sa vision était encore d’actualité.

Pour autant, ce discours, bien qu'imprégné d'un imaginaire résolument socialiste arabe et révolutionnaire, échappe à tout appartenance exclusive, il se déploie sous les traits d'un syncrétisme plus vaste, qui élargit ses références en hybridant le legs du socialisme avec d'autres traditions intellectuelles et juridiques.

Dans cette perspective, les formations socialistes arabes anticipaient probablement que la refondation ainsi amorcée tournerait à l'avantage de leur propre famille politique. Bien que le texte de la nouvelle Constitution ait suscité des réserves au sein de leurs rangs, le mouvement Echaab et le Courant populaire choisirent d'appeler explicitement à voter en faveur du projet lors du scrutin référendaire. Cette insertion dans le nouvel ordre se concrétisa par leur participation active aux élections législatives de 2022-2023.

En dépit d'un mode de scrutin uninominal qui proscrivait désormais les étiquettes partisanes, ces forces parvinrent à préserver leur poids parlementaire (contrairement aux autres forces politiques) en obtenant une quinzaine de sièges. Elles se rassemblèrent au sein de l’assemblée sous la bannière du bloc de la Ligue nationale souveraine, unissant les députés issus des mouvances d'Echaab et du Watad.

Néanmoins, la pérennité de ce bloc s'est rapidement heurtée à l'épreuve des faits. Si le Watad maintint formellement sa loyauté à l'égard du processus, les tensions internes provoquèrent une scission, fragmentant le mouvement en deux formations distinctes portant le même nom, l'une résolument loyaliste et l'autre (relativement) ancrée dans l'opposition.

Parallèlement, le mouvement Echaab manifesta un désenchantement progressif face aux orientations du pouvoir. La rupture s'esquissa lors de l'élection présidentielle de 2024, où la candidature de son secrétaire général ne recueillit qu'une portion congrue de 1,97 % des suffrages. Ces tiraillements se sont accentués au cours de l'année 2025, exacerbés par les tensions entre le gouvernement et l'UGTT.

Ce conflit plaça les socialistes arabes dans une posture inconfortable, rendant l'arbitrage douloureux entre la fidélité à la centrale syndicale et le soutien au chef de l'État.

À l'occasion des récents débats entourant la loi de finances de 2026, l'ancrage d'Echaab dans l'opposition apparaît désormais effectif, le parti reprend même le registre de l'opposition dans plusieurs cas. Le parti conserve toutefois un ton mesuré et diplomatique, refusant de s'associer aux mobilisations de rue orchestrées par les oppositions afin de privilégier une stratégie d'opposition plutôt institutionnelle.

Les trajectoires égyptienne et tunisienne montrent ainsi deux modalités de survie distinctes du socialisme arabe au lendemain des Printemps arabes.

Permanences et limites d'une idéologie

Le socialisme arabe s'est donc imposé, de l'Égypte nassérienne à l'Irak baasiste, comme l'une des tentatives les plus structurées du monde arabe de produire une doctrine d'émancipation nationale qui lui fût propre.

Ni marxisme orthodoxe, ni libéralisme d'importation, il a constitué une synthèse originale, profondément marquée par l'expérience coloniale, le primat de l'unité arabe et le volontarisme étatique.

Au lendemain des Printemps arabes, les formations héritières de cette tradition demeurent présentes, quoique marginalisées, en Égypte et en Tunisie, tandis qu'en Syrie et en Irak, la proscription du Ba'ath a matériellement clos le chapitre institutionnel de cette histoire.

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