Théorie
La mort fonctionnelle du sujet libéral : langage fragmenté, démocratie sans intelligibilité
La mort fonctionnelle du sujet libéral : langage fragmenté, démocratie sans intelligibilité
https://conciencia-democratica.vercel.app/articulos/la-muerte-funcional-del-sujeto-liberal-lenguaje-fragmentado-democracia-sin-intel?lang=frPar Agustín Cosso26 mai 20265 min de lecture
"Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt." > > > L. Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus (5.6) Habiter une langue, c'est habiter un monde. La démocratie libérale a été conçue comme l’espace où une pluralité de jeux de langue confluait dans un terrain minimum de traduction mutuelle ; ce sol permettait aux citoyens d’exiger des raisons réciproques et que la coercition politique se légitimât sous l’idéal de la publicité. Le sujet libéral (autonome, réfléchi, capable de justifier ses préférences) n'a jamais existé ontologiquement en tant que votant majoritaire ; il a toujours été une fiction réglementaire, mais a rempli pendant deux siècles une fonction performative décisive puisqu'il a transformé chaque électeur présumé en un "locus d'imputation de raisons", garantie que la loi était, au moins en principe, la résultante d'un processus de justification publique. Cette fiction opérait grâce à trois hypothèses pragmatiques. Premièrement, l'universalité syntaxique, où les énoncés pertinents pouvaient être formalisés de manière à ce que différents interlocuteurs identifient la même forme logique sous-jacente et, par conséquent, puissent décider de sa validité. Deuxièmement, la disponibilité de critères épistémologiques communs pour discriminer les faits d'opinions; sans épistémologie partagée, la prétention de vérité devient inintelligible. Troisièmement, la reconnaissance mutuelle de l'agence, où chaque locuteur attribuait à l'autre la compétence de revoir les croyances à la lumière de nouveaux arguments.De la conjonction de ces hypothèses émergeait l'image de la personne publique libérale, quelqu'un capable d'entrer et de sortir de positions doctrinales sans perdre son identité civile.La dégradation contemporaine de ce dispositif n'est pas principalement éthique ni technologique, mais pragmatique-linguistique. La segmentation du discours dans des bulles sémantiques favorisée par des architectures médiatiques qui maximisent la cohésion identitaire et l'excitation affective, brise le contexte dans lequel les actes de parole acquièrent une valeur intersubjective.La personne juridique libérale signe des contrats et exerce des droits, mais la personne publique qui donne du sens à la formule "gouvernement du peuple" se dissout dans des clusters qui optimisent les affinités plutôt que la cohérence logique. La sphère publique, telle que la décrit Habermas, se vide de sa dimension épistémique et se remplit de performances persuasives mesurables en temps d’écran et de métriques d’engagement. On perd ce qu’il définit comme la structure de base de la communication rationnelle : « Les participants à la communication s’entendent mutuellement leurs interventions comme des affirmations qui peuvent être vraies ou fausses, comme des ordres légitimes ou illégitimes, comme des déclarations sincères ou insincères. » Deux phrases identiques sur leur surface (« la liberté est menacée ») appartiennent désormais à des jeux de langage disjoints, se référant à des menaces, des diagnostics et des solutions qui ne partagent pas un même espace de vérification.La faute n'est pas de sincérité, mais de transitivité; ce n'est pas que les locuteurs mentent, mais que leur prétendance de vérité manque de voie performative pour être acceptée, réfutée ou même reconnue par ceux qui ne partagent pas leur écosystème semiotique. Le libéralisme politique a idéalement égalé chaque vote à une chaîne d’arguments qu’un citoyen pouvait articuler devant les autres mais quand les raisons cessent de circuler entre des compartiments stagnants, l’isomorphisme s’effondre puisque le vote persiste, comme signe affectif sans ancrage délibératif. Le résultat est un paradoxe qui marque la politique actuelle où des élections impeccables sont présentées dans une procédure qui produit des décisions qui deviennent épistémologiquement opaques pour des blocs entiers de la population.Le désaccord cesse d’être un conflit sur des propositions contradictoires et devient une asymétrie herméneutique : les concurrents ne discutent pas « de la même chose », ni ne reconnaissent à l’autre la concurrence pour disputer le sens des termes clés du litige. Ce n’est pas une éclipse ontologique, l’individu biologique subsiste, mais la perte de son rôle normatif, ce sujet qui a marqué l’idéal de la contemporainité n’est plus le point où confluent des raisons qui pourraient lier les autres. La personne morale signe des contrats et exerce des droits, mais la personne publique qui donne du sens à la formule « gouvernement du peuple » se dissout en clusters qui optimisent les affinités plutôt que la cohérence logique.La sphère publique, telle que la décrit Habermas, se vide de sa dimension épistémique et se remplit de performances persuasives mesurables en temps d’écran et de métriques d’engagement. La conséquence de ce problème linguistique n’est pas seulement un déficit de courtoisie délibérative, c’est en dernière analyse la crise des trois grandes promesses libérales. La liberté se réduit à l’immunité face à l’interférence physique, détachée de l’autonomie rationnelle pour évaluer les raisons ; l’égalité persiste comme arithmétique de préférences incommensurables, non comme symétrie argumentative ; la pluralité devient exhibition identitaire, sans la condition que les énoncés soient soumis à un contrôle public effectif. La démocratie libérale, privée de son sujet justifiant, devient une procédure sans théorie de la signification commune, un rituel d’agrégation de volontés dont le sens ne peut plus être justifié dans le langage de la raison publique. Le défi n’est pas de restaurer une figure anthropologique qui n’a jamais existé, mais de concevoir des conditions matérielles pour que les collectifs hétérogènes retrouvent un degré minimum d’interopérabilité sémantique. Cela implique de générer des institutions qui produisent des biens épistémicaux communs même lorsque les acteurs particuliers ne confluent pas spontanément ; de développer des protocoles de traçabilité discursive qui permettent de suivre la génèse et la fiabilité des affirmations ; et de déconnecter, même partiellement, les circuits de délibération des incitations affectives qui colonisent l’attention. Ainsi seulement la politique pourra se reconstituer comme échange de raisons et non comme choc de soliloquies.Car tant que les jeux de langage resteront incommunicés, les mondes qui les constituent continueront à diverger, et la démocratie privée de son hypothèse de base d’intelligibilité mutuelle se réduira à un mécanisme formel dont la légitimité personne ne pourra plus traduire en termes communs.
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