Opinion · Politique internationale
Le crépuscule de l’autoritarisme hongrois
Après près de deux décennies de gouvernement illibéral, le résultat en Hongrie rouvre la possibilité d’un retour républicain. Une réflexion sur la fragilité démocratique face au populisme autoritaire.
https://conciencia-democratica.vercel.app/articulos/el-ocaso-del-autoritarismo-hungaro?lang=frPar Juan Tomás Jara Masson20 mai 202610 min de lecture
Lecture en profondeur
Entre pronostics sur la fin de l’histoire et retour au passé, le monde semble une fois de plus confronté à une impasse difficile à résoudre. Sommes-nous face à une succession de crises généralisées qui mettent en péril la continuité institutionnelle, ou simplement face à un scénario dépourvu de solutions au sein même du système permettant de préserver ce qui, jusqu’à présent, était tenu pour acquis ?
Il convient alors de rappeler la liberté et la participation comme piliers indispensables à la consolidation de tout État aspirant à une polyarchie, ainsi que nous y exhortait Dahl : une démocratie libérale dont les valeurs étaient appréciées et incontestées, du moins par certaines majorités en Europe et dans la région. Cela représentait assurément une garantie de coexistence dans un cadre de pluralisme, d’alternance et de dissidence.
C’est dans cette perspective qu’il est pertinent de mentionner Adam Przeworski dans Les Crises de la démocratie, lorsqu’il décrit un phénomène d’autocratisation au sein de nos sociétés libérales, lequel, comme un fait manifeste, permet d’entrevoir la détérioration progressive du soutien au système en place. Ainsi, selon certaines études, Foa et Mounk mettent en garde contre le mécontentement des jeunes, qui considèrent la vie démocratique comme moins essentielle, tandis qu’Armingeon et Guthmann, pour élargir ce constat préoccupant, fournissent des données issues de 26 pays membres de l’Union européenne où l’on observe une baisse moyenne de 7,2 points.
Si l’Eurobaromètre révèle que la société européenne repose encore sur un soutien majoritaire de plus de la moitié des citoyens, il faut s’interroger sur la manière dont ce soutien se traduit de façon symptomatique lorsque des partis classés comme extrémistes par les rapports de renseignement, à l’image d’Alternative pour l’Allemagne, enregistrent une croissance constante. Un cas exemplaire qui illustre l’acceptation croissante d’alternatives non libérales en politique.
Il est donc nécessaire de comprendre que ce cadre normatif, propre à un État de droit, n’était pas immuable. Le cas hongrois le démontre : l’ascension de forces politiques adoptant une rhétorique illibérale et populiste a reflété un recul au cours des dernières années de gouvernement. Comme une prophétie, cela nous renvoie au dilemme de Popper dans La Société ouverte et ses ennemis : le danger de tolérer ceux qui ne partagent pas le cadre pluraliste.
Le bâtiment du Parlement sur le Danube. Construit entre 1885 et 1904, il est l’un des symboles institutionnels les plus visibles de la république hongroise.
C’est ainsi qu’a pu se produire, comme une anomalie européenne au cours des seize dernières années en Hongrie, un pays qui, après une crise des partis traditionnels, a vu triompher un candidat outsider promettant le changement : Viktor Orbán. Ce dernier a réussi à subvertir l’ordre constitutionnel, entraînant un recul clair des institutions républicaines et, par conséquent, érodant la séparation des pouvoirs, principe fondamental de toute démocratie républicaine.
Viktor Orbán, Premier ministre de Hongrie entre 1998-2002 et 2010-2025. Sa rhétorique illibérale et son contrôle sur les institutions sont devenus le modèle de référence pour d’autres mouvements autoritaires en Europe.
Ce principe, inspiré par Montesquieu et la nécessité d’un système de poids et contrepoids, a été érodé dans ce cas par un gouvernement qui ne comprenait pas les enjeux élémentaires liés à l’indépendance de la justice. Son acte le plus explicite fut la création, par la loi, de tribunaux directement contrôlés par l’exécutif. Comment, dès lors, limiter un pouvoir dont l’ambition semblait démesurée, dans un contexte où le dernier rempart indépendant du pouvoir officiel perdait progressivement son autonomie ?
Dans le même esprit, Timothy Snyder nous met en garde dans son ouvrage De la tyrannie contre les dangers que représente l’ascension de dirigeants autoritaires et le rôle du citoyen face à une forme de responsabilité civique envers notre exercice démocratique. Il rappelle également l’importance du rôle des acteurs intermédiaires dans la participation démocratique et la manière dont la pensée critique peut s’avérer essentielle à la survie des libertés.
Mais quel espace ces acteurs intermédiaires avaient-ils à l’ère Orbán ? Comme dans un cauchemar orwellien, le gouvernement du parti Fidesz contrôlait la majeure partie de l’appareil médiatique hongrois, tandis que, dans le domaine étatique, il ne faisait que reproduire un récit officiel. Il convient de rappeler ici, comme l’a dénoncé Reporters sans frontières, la méthode employée par des entrepreneurs liés au cercle oligarchique gouvernemental, qui, par le biais de diverses acquisitions, garantissaient et protégeaient l’appareil partisan en contrôlant environ 80 % des ressources médiatiques.
Par ailleurs, les organisations non gouvernementales et la presse indépendante, qui parvenaient tant bien que mal à maintenir une présence dans le pays, ont vu progressivement restreindre leur marge de manœuvre sous l’effet de mesures comme le projet de loi sur la « transparence de la vie publique », qui permettait de qualifier d’atteinte à la souveraineté hongroise les organisations recevant des financements étrangers. De cette façon, elles se retrouvaient exposées à des contrôles bureaucratiques extrêmes, à d’éventuelles sanctions, à des restrictions financières et à des mécanismes rendant leur fonctionnement impossible. Cela a clairement contribué à la consolidation d’un discours officiel dans de larges secteurs de la population hongroise, en réduisant systématiquement les espaces de pluralisme et de critique.
Il n’est donc pas surprenant que la défaite du pouvoir en place n’ait été possible que lorsque l’opposition a réussi à articuler une stratégie efficace de coordination politique et de communication publique. Les jeunes y ont joué un rôle central, tant par l’importance des réseaux sociaux que par le travail territorial et en présentiel pour toucher des secteurs désenchantés, décisifs dans l’augmentation de la mobilisation électorale.
Hannah Arendt (1906-1975). Ses avertissements sur la banalité du mal et la manière dont les partis peuvent déplacer et vider les institutions conservent, dans ce cas, une actualité inquiétante.
C’est dans ce même contexte de concentration du pouvoir, de rétrécissement du débat public et d’affaiblissement des voix dissidentes que l’on comprend la pertinence des avertissements de Hannah Arendt. Sa réflexion sur la banalité du mal renvoie au risque d’une citoyenneté qui, par obéissance ou par manque de conscience critique, finit par naturaliser la détérioration de ses propres libertés. Mais, en outre, dans Les Origines du totalitarisme, Arendt évoque un autre danger décisif : celui qui surgit lorsque le parti commence à remplacer les institutions, les vidant de leur autonomie et les soumettant à une logique de pouvoir factionnaire.
Cette situation permet de comprendre que le problème ne réside pas uniquement dans celui qui concentre le pouvoir, mais aussi dans la transformation de l’appareil d’État en un instrument de coercition partisane et dans la passivité sociale face à ce processus, une dynamique qui renvoie à ce que l’autrice décrivait comme l’homme-masse, nourri dans un contexte de manipulation officielle.
Dans cette même veine, Daniel Muchnik anticipe la résurgence de populismes et de nouvelles droites dont les rhétoriques présentent des similitudes inquiétantes avec des discours que l’on croyait dépassés et propres à un nationalisme empreint de traces autoritaires. Il s’agit d’un phénomène particulièrement visible en Europe et dans la région, et Orbán a longtemps été une référence pour différentes forces et alliés illibéraux du continent.
Les signes de l’érosion institutionnelle étaient patents : presse censurée, ONG restreintes, voire livres interdits et universités fermées. Des événements qui, sans aucun doute, ont rappelé à l’ordre les avertissements formulés par les auteurs précédemment cités. Il convient également de rappeler comment les mécanismes de majorité ont conféré une représentation quasi absolue, permettant de consolider un schéma de plus en plus éloigné du pluralisme démocratique pendant près de deux décennies.
Face à ce contexte, l’usure politique du pouvoir en place, la coordination de l’opposition et la crise économique ont poussé la société hongroise vers un changement de cap, comme l’a exprimé le résultat historique obtenu par Tisza lors des élections d’avril. Dans ce nouveau paysage, où le gouvernement de Magyar doit faire face à d’importants défis, il dispose également d’une marge de manœuvre lui permettant d’impulser des réformes structurelles sur un édifice institutionnel préalablement façonné par le Fidesz.
Parmi ces défis figurent la restauration de l’indépendance de la justice, altérée et corrompue par le gouvernement sortant, ainsi que la révision d’un législatif déjà conditionné par des règles électorales distordues. L’opposition a notamment dénoncé des normes injustes dans la conception des circonscriptions, c’est-à-dire des pratiques de gerrymandering, tandis que le système combinait candidatures uninominales et listes nationales, poussant souvent l’électorat vers un vote stratégique qui finissait par avantager le parti au pouvoir.
Par ailleurs, il convient de rappeler que le recul n’a pas seulement eu des conséquences sur un modèle antirépublicain et illibéral en interne, mais aussi sur l’existence d’un gouvernement proche du Kremlin et en tension constante avec l’ensemble de l’Union européenne. L’influence russe, clairement visible dans les positions du pouvoir en place, ne cessait de représenter une menace pour la consolidation d’une politique étrangère commune et d’une plus grande cohésion entre les États membres de l’expérience européenne.
Pour l’heure, ce résultat en Hongrie implique une rationalité oppositionnelle qui a su se rassembler derrière la candidature de Magyar en Tisza, obtenant un résultat historique ouvrant la voie à des changements constitutionnels et laissant entrevoir l’espoir d’un retour républicain plus proche d’une démocratie libérale. Cependant, des questions subsistent quant aux futurs affrontements entre les pouvoirs de l’État.
Il convient donc de réfléchir à la solidité de la démocratie et de ses institutions : l’Union européenne est-elle prête à affronter des acteurs internes contraires à ses intérêts ? Il est indispensable, à ce stade, de rappeler le rôle de la Hongrie sous Orbán et sa proximité avec Vladimir Poutine face au conflit russo-ukrainien, en totale dissonance avec le positionnement quasi unanime de l’Europe, qui perçoit l’ingérence russe dans ses systèmes démocratiques comme une menace.
Dans un contexte où, en outre, se profile une forme de guerre hybride entre la Fédération de Russie et l’Union européenne, et où les démocraties sont plus vulnérables à l’ingérence externe que les régimes autoritaires, il faut également s’interroger sur la capacité d’un système républicain et démocratique à se maintenir face à des leaderships illibéraux. Face à cela, une question s’impose : la démocratie est-elle capable de se défendre contre des manifestations qui menacent le système républicain libéral lui-même ?
Étant donné que le paysage actuel en Europe révèle une ingérence par le biais de soutiens financiers à des partis politiques et à divers acteurs eurosceptiques opposés aux intérêts de l’Union, il devrait être une priorité absolue de disposer d’une politique de défense adaptée face aux nouveaux défis qui mettent en péril la sécurité intérieure et la stabilité politique, non seulement de l’État concerné, mais aussi de l’ensemble des États membres de l’Union européenne.
Ainsi, alors que la qualité démocratique mondiale suscite des inquiétudes, le cas hongrois ouvre un scénario permettant une désétatisation progressive des institutions, le retour aux libertés civiques et une politique plus proche des intérêts nationaux et de l’Union européenne dans son ensemble. Cela nous laisse en même temps un avertissement sur une grande faiblesse occidentale : sa porosité face aux populismes émergents qui, au nom du nationalisme local, adoptent des agendas illibéraux et autoritaires s’immisçant dans les différents parlements, émergent d’une demande locale, mais aussi comme des forces qui sapent l’unité et entravent le fonctionnement institutionnel.
En conclusion, ce cas nous offre une leçon de maturité politique dans une société et différents partis qui, face à leurs agendas divergents, ont privilégié l’unité sur l’essentiel : le pragmatisme de repenser ensemble un pays où tous pourraient discuter de leurs différences en toute liberté et en toute égalité, et qui retrouverait la priorité accordée à ses partenaires face aux autoritarismes externes menaçant son intégrité.
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